Le fil du travail
Une subjective et non exhaustive de choses vues, lues, entendues, réfléchies sur le travail
Si je n'entends que de bonnes nouvelles, quelque chose ne va pas
Ça peut sembler contre-intuitif, et pourtant…
Il est utile et nécessaire de pouvoir parler en équipe de ce qui pose problème, des désaccords, de ce qui fait obstacle au travail bien fait. C’est même une des clés des équipes performantes et innovantes.
Pour que cela se fasse, il y a des conditions à réunir et un cadre à poser.
- Construire des espaces d’échange sur les pratiques
- Développer la capacité d’écoute, la réflexivité
- Agir sur la façon dont on coopère, dont on se parle, en réunissant les conditions d’une véritable « sécurité psychologique »
- Aider les managers à faire vivre des espaces d’échange où on peut parler du travail réel et élaborer ensemble
Amy Edmonson, professeure de leadership et de management à la Harvard Business School, a présenté dans « The Fearless Organization » (2018) les résultats de ses travaux sur la « sécurité psychologique », facteur d’innovation, d’apprentissage, et finalement de performance pour l’entreprise.
Métis ou l'intelligence au travail
Un détour par la mythologie grecque que l’on doit à Christophe Dejours, psychiatre, psychologue du travail, fondateur de la psychodynamique.
Dans la Grèce antique, deux formes d’intelligence s’opposaient :
Thémis : l’intelligence des lois, de l’ordre et des principes immuables.
Mètis : intelligence rusée, mobile, ancrée dans le corps et l’expérience.
- Une intelligence qui s’adapte aux imprévus
- Qui privilégie l’efficacité sur la méthode
- Qui déroge parfois aux règles
Cette mètis, incarnée par la déesse du même nom, a pourtant été avalée par Zeus, de peur qu’elle ne donne naissance à une intelligence plus puissante que lui… L’enfant qu’elle portait n’en est pas moins né : Athéna, déesse de la sagesse et de la raison, possédant la mètis, l’intelligence rusée.
Aujourd’hui, l’intelligence dominante dans le travail est souvent celle de la prescription et de la procédure. Mais qu’en est-il de l’intelligence de l’adaptation, de l’intuition, du geste juste dans l’imprévu ?
Le travail réel exige bien plus que du raisonnement. Il mobilise le corps et il s’invente dans l’action.
J'observe mon cerveau comme un corps étranger
Mattia Filice retrace dans son premier roman, Mécano, son parcours initiatique de conducteur de train. Une plongée poétique dans son apprentissage, la découverte de la culture et du vocabulaire cheminot, l’enchaînement des nuits et la fatigue des horaires décalés, la tension entre le respect absolu des consignes et l’initiative humaine au moment où la débrouille s’impose.
« Le signal concerne une autre voie
mais avec la courbe
j’ai été induit en erreur
Gérard connaît toutes les sinuosités
de la Terre
On n’arrête pas un train de mille huit cents tonnes
comme on arrête une voiture
la distance de freinage dépend de l’énergie cinétique*
Ec=mv²/2
train masse 1800 tonnes fois vitesse 100km/h
égal 25 millions de joules
Prenons une Majorette propulsée
contre un mur
autour de 90 joules
En conclusion
il faut près de 1000 mètres pour nous arrêter
mission impossible si les deux rouges arrivent sans sommation
Développant ces pensées
j’observe mon cerveau comme un corps étranger »
Mattia Filice, Mécano, Folio, p. 62
Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu
𝗔 𝗹𝗮 𝗹𝗶𝗴𝗻𝗲, 𝗙𝗲𝘂𝗶𝗹𝗹𝗲𝘁𝘀 𝗱’𝘂𝘀𝗶𝗻𝗲, a été écrit par Joseph Ponthus, à partir de son expérience d’ouvrier intérimaire. Ce récit en vers libres a reçu plusieurs prix (dont le grand prix RTL-Lire en 2019), et vient d’être adapté en roman graphique par Julien Martinière (Editions Sarbacane).
Un livre uppercut.
“Ça a commencé comme ça
Moi j’avais rien demandé mais
Quand un chef à ma prise de poste me demande si j’ai déjà égoutté du tofu
Quand je vois le nombre de palettes et de palettes et de palettes que je vais avoir à égoutter seul et que je sais par avance que ce chantier m’occupera tout la nuit
Egoutter du tofu
Je me répète les mots sans trop y croire
Je vais égoutter du tofu cette nuit
Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu
Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle
Dans ce monde déjà parallèle qu’est l’usine”
𝗔 𝗹𝗮 𝗹𝗶𝗴𝗻𝗲, 𝗙𝗲𝘂𝗶𝗹𝗹𝗲𝘁𝘀 𝗱’𝘂𝘀𝗶𝗻𝗲, Folio Gallimard, p.50
Planche BD : A la ligne, Julien Martinière, Editions Sarbacane
Quand schtroumpf paresseux éclaire le travail réel
Ça paraît tout simple, et pourtant…
Dans nos organisations stratifiées, compliquées, que savons-nous des conditions dans lesquelles ceux qui sont sur le terrain, face aux clients, aux usagers, font le travail ?
Aller chercher des framboises, c’est pas sorcier… sauf quand Gargamel est sur le chemin (et s’il n’y avait que lui).
Une illustration simple et éloquente de l’écart entre “travail prescrit” et “travail réel”, qui nous rappelle l’importance de l’écoute et du dialogue au plus près du terrain.
Les lobes de came présentent un certain degré d'usure
Matthew B. Crawford est philosophe et réparateur de motos.
Dans 𝗘𝗹𝗼𝗴𝗲 𝗱𝘂 𝗰𝗮𝗿𝗯𝘂𝗿𝗮𝘁𝗲𝘂𝗿, 𝗘𝘀𝘀𝗮𝗶 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗲 𝘀𝗲𝗻𝘀 𝗲𝘁 𝗹𝗮 𝘃𝗮𝗹𝗲𝘂𝗿 𝗱𝘂 𝘁𝗿𝗮𝘃𝗮𝗶𝗹, il montre à quel point la distinction entre “travail intellectuel” et “travail manuel” est porteuse de fausses idées. L’extrait qui suit est tiré du chapitre “L’éducation du mécano” et parle de qualité d’attention, de jugement professionnel, de discipline et de ce qui s’acquiert par l’expérience.
« Les lobes de came présentaient un certain degré d’usure; restait à savoir pourquoi au juste.
Pour définir ce pourquoi, il faut pouvoir identifier des formes régulières et récurrentes d’usure, et c’est la connaissance de ces régularités qui discipline la perception d’un mécanicien; ses qualités d’attention s’orientent dans une direction spécifique. Il ne se contente pas d’examiner passivement les données, il anticipe certains symptômes.
Pour vérifier son hypothèse de départ, Chas examina si l’on pouvait constater une usure de l’extrémité des queues de soupapes, phénomène qui peut affecter les lobes de came par le biais des culbuteurs, des tiges de culbuteurs et des poussoirs. Effectivement, quelques queues de soupapes étaient légèrement émoussées à leur extrémité. Au moment de nettoyer les parties du moteur, j’avais eu une de ces soupapes entre les mains et l’avais examinée d’un œil naïf, sans percevoir son usure. Maintenant, je la voyais bien.
Depuis lors, il m’est arrivé un nombre incalculable de fois qu’un mécanicien plus expérimenté me montre du doigt quelque chose que j’avais littéralement sous le nez, mais que j’étais incapable de voir. C’est là une expérience tout à fait perturbante : les données visuelles brutes sont les mêmes avant et après l’intervention de mon collègue, mais en l’absence d’un cadre d’interprétation adéquat, les symptômes pertinents restent invisibles.
Pourtant, une fois qu’on me les a signalés, il me semble impossible que je n’aie pas su les identifier par moi-même. »
Penser le travail avec zéro virgule
Nous sommes toujours en quête de voix singulières, d’espaces d’écoute qu permettent de réfléchir et de penser le travail.
Denis Migot a initié le podcast Zéro virgule en 2023, et on peut dire que c’est une réussite.
Les sujets sont traités avec rigueur et précision, et nous permettent d’entendre les voix de penseurs du travail issus de disciplines variées, tels que Dominique Lhullier, Vincent de Gaulejac, ou encore Norbert Alter.
Contacts
emilie.chatain @melt-co.fr
clemence.soria@melt-co.fr
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